Alexandre Paulin, créateur de L'Illustration

Il est vrai, qu'en cette fin d'année 1842, Alexandre Paulin s'est déjà attelé a d'autres projets. Depuis 1830, Paulin a parfaitement compris qu'il existait une voie intermédiaire, où pouvait de retrouver le livre, l'illustration et la presse quotidienne. Ses expériences ont déjà prouvé que l'alliance de ces trois domaines pouvait attirer à l'imprimé un large public. En 1843, il lance alors L'Illustration, journal universel, certainement l'une des plus grandes entreprises de Paulin. A l'imitation du journal illustratedlondonanglais l'Illustrated London News, Paulin propose alors une presse d'information illustrée et s'entoure une équipe expérimentée, dont Adolphe Joanne, le futur fondateur des Guides Joanne, chez Hachette, et surtout du saint-simonien Edouard Charton.
Charton est déjà bien connu dans le monde du périodique illustré. Il avait lancé, en 1833, le Magasin pittoresque, à deux sous, tiré à 10 000 exemplaires. Sans nul doute, Edouard Charton est l'un des grands promoteurs de l'illustration et de la démocratisation des savoirs, avant de devenir un haut fonctionnaire de l'administration des Beaux-Arts. Alexandre Paulin et ses associés publie d'abord des textes anonymes, et mises d'avantage sur la forme et l'image pour attirer le public. L'un des premiers articles signés est dû à Louise Colet, à la fin de 1843. La première grande oeuvre littéraire est une nouvelle signée par Gogol, intitulée, Un ménage d'autrefois, en octobre 1845. Quelques années plus tard, de nombreux journalistes viendront rejoindre les premiers rédacteurs, comme Philippe Busoni, qui tient Le Courrier de Paris, Georges Bouquet, Mornand, de Wailly, Jules Clarétie, Méry. De grandes signatures viendront également collaborer à L'Illustration.
Etre publié dans ce journal est peu à peu synonyme de consécration. A sa création, en mars 1843, L'Illustration propose un texte très dense, avec de nombreuses illustrations. Avec un format grand in-quarto, le prix par numéro est relativement élevé, atteignant 75 centimes. Le quotidien créé par Paulin, se présentant comme un hebdomadaire d'actualité et de vulgarisation, vise un public éclairé, assez aisé. Un an après sa création, le succès de L'Illustration semble être acquis :

"L'Illustration, écrit Paulin, a si rapidement pris possession de la faveur publique, qu'elle n'a plus aujourd'hui personne à convaincre".

Alexandre Paulin précise, dans cette préface, les objectifs de la revue, qui se veut tout d'abord apolitique :

"Ecrire et peindre, montrer les objets qu'on décrit, parler à la fois aux yeux et à l'esprit, traduire les récits en images, aider l'intelligence en frappant la mémoire, tel est le problème déjà résolu dans les livres, posé et résolu par nous dans un ordre de publicité qui n'avait, jusqu'alors, songé à emprunter le secours de cette langue qui emploie au lieu de la plume, et d'accord avec elle, le crayon et le burin".

paulinillustration1843La revue créée par Paulin ne semble pas opposé au livre, ni même au monde de l'édition. Elle en est plutôt le nécessaire complément. Paulin dirigera la revue pendant près de 17 ans. En 1858, L'Illustration tire à près de 18 000 exemplaires. Mais ce succès ne semble pas pleinement profiter à Paulin, comme l'explique un rapport de 1857 :

"Il y a 6 ans, un tirage de 30 000 exemplaires ne profite qu'en partie à Paulin, et c'est, assure-t-on, M. Firmin-Didot qui en recueille le meilleur produit.

C'est dire que M. Paulin a peu réussi et qu'il a essuyé des infortunes commerciales non suivies, dépendant de faillites non déclarées mais que je crois être au nombre de deux".

Pourtant, L'Illustration sera devenue, au fil des ans, une grosse entreprise, faisant, au milieu du second Empire, près de 800 00 francs d'affaires par an. En 1861 elle sera achetée par le banquier hollandais Maendel pour 1 700 000 francs.

reybaud_louisEn 1844 et en 1845, Paulin poursuit cependant son activité éditoriale et multiplie les initiatives. Au cours de cette année, il publie ainsi Jérôme Paturot à la recherche d'une position sociale, de Louis Reybaud, l'un des grands romans de moeurs sous la monarchie de Juillet. Cet ouvrage connaît un grand succès. Trois éditions sortiront chez Paulin, au début de 1844, et un quatrième en septembre. En septembre 1844, la société Paulin, Lheureux et Cie est dissoute puis reformée, grâce à une nouvelle combinaison financière, dans laquelle vient s'insérer l'homme d'affaires, Paul Joseph Gautrot. Grâce à cette nouvelle société la publication d'Adolphe Thiers peut continuer.
L'année 1845, marque une nouvelle reprise des éditions dirigées par Paulin. Comme à son habitude, Paulin sait saisir les opportunités qui s'offrent à lui. L'éditeur s'installe tout d'abord 60, rue Richelieu, à l'emplacement même des célèbres magasins de la maison Bossange. Le 21 mai 1845, il reprend, ainsi, Le Droit en compagnie de Dubochet et de Plon. Ce journal, créé en 1835 par Dutacq, visait à concurrencer La Gazette des tribunaux. A partir du milieu de l'année, Paulin engage une série de procédure, souvent difficile à déchiffrer. Le 14 juin 1845, la société Dubochet et Cie est dissoute. Le même jour, une nouvelle société, sous le nom Dubochet, Lechevalier et Cie, est créée, dans laquelle Paulin est absent.
Le 20 novembre 1845, une nouvelle société entre Dubochet et Paulin est formée. Nous ne connaissons pas tous les objectifs de ces sociétés, formées puis dissoutes, au cours de cette année. Pourtant, Alexandre Paulin semble s'être renfloué, d'autant qu'au cours de cette année 1845, les publications se multiplient. En mars, il lance ainsi une étude sur les pyramides d'Egypte. Le même mois, Paulin annonce la reprise Histoire du Consulat et de l'Empire, d'Adolphe Thiers, dans un nouveau format, en 2 volumes in-8°. De même, Paulin s'est adjugé les droits d'Eugène Sue. L'éditeur connaît assurément très bien la valeur marchande d'un tel auteur, et pense pouvoir attirer à lui de nombreux lecteurs de journaux. Il publie ainsi, sueeug_neen 1845, Le Juif Errant, puis Les Mystères de Paris. Avec Eugène Sue, Paulin pense bien avoir trouvé le succès, et annonce que ses publications paraîtront "le même jour où Le Constitutionnel aura publié le dernier feuilleton de chacun d'eux". Toujours en mars 1845, l'éditeur de la rue Richelieu débute la troisième édition Du prêtre, de la femme et de la famille, de Jules Michelet.

Mais la grande affaire de Paulin, en ce milieu de l'année 1845, est la création de la Bibliothèque de poche. Sous-titré "Variétés curieuses des Sciences, des Lettres et des Arts", cette collection présentait des petits volumes in-16, au prix de 3 francs. Cette collection entendait bel et bien concurrencer les diverses collections qui s'étaient créées à la suite de Charpentier. Paulin s'associe pour cette publication à Lechevalier. Composée initialement de trois parties, "Curiosités biographiques, curiosités bibliographiques, curiosités des traditions, des moeurs et des croyances", La Bibliothèque de poche est issue directement de la revue L'Illustration, par ses sujets comme par ses auteurs Jusqu'en 1848, cette collection est composée de 10 volumes, et ne comprend en tout que trois auteurs, tous collaborateurs de L'Illustration. Elle se présente comme suit :

1. Lalanne, Curiosités littéraires.
2. Lalanne, Curiosités bibliographiques.
3. Lalanne, Curiosités bibliographiques.
4. Lalanne, Curiosités des traditions, légendes, usages.
5. Lalanne, Curiosités de l'archéologie et des Beaux-Arts.
6. Lalanne, Curiosités philologiques et géographiques.
6 bis. L. de Wailly, Curiosités ethnologiques.
7. Fournier, ed., Curiosités militaires.
8. Fournier, éd., Curiosités des origines et inventions.
9. Fournier, éd., Curiosités historiques.
10. Fournier, éd., Curiosités anecdotiques.

Cette collection connaître un très grand succès. En 1846, Paulin annonce une autre collection, intitulée la Bibliothèque Cazin, "inspirée d'impressions célèbres du XVIII° siècle". Cette collection sera certainement l'une des grandes réussites des éditions Paulin. Bien qu'inspirée du XVIII° siècle, la publication n'aura qu'un vague rapport avec le grand siècle. Dès février 1846, le sous-titre de la Bibliothèque Cazin, change de sous-titre, est s'affiche désormais comme la "Collection des meilleurs romans anciens et modernes". Comme Gervais Charpentier, Alexandre Paulin entend tout d'abord combattre la contrefaçon belge :

"On a beaucoup parlé du bon marché des contrefaçons belges, la Bibliothèque Cazin luttera avec elles, et offrir de plus qu'elles la supériorité typographique et la parfaite correction".

D'emblée, Paulin entend publier 200 volumes. Toutes les semaines, deux volumes paraissant tous les mercredis et les samedis. Chaque volume était vendu 1 franc le volume. L'éditeur insiste sur le format et le bon marché de ces volumes :

"Dans ce format gracieux et commode, pouvant convenir à la bibliothèque de voyage, à la bibliothèque de campagne, à la lecture du promeneur et à la table du salon, et se prêtant mieux, qu'aucune aux combinaisons économiques d'une fabrication à grand nombre et à bon marché".

Dès le début de 1846, Paulin s'appuie sur son large réseau pour proposé des oeuvres d'Eugène Sue, dont Les Mystères de Paris, Mathilde, Le Juif errant, et La Salamandre. La Bibliothèque Cazin comprendra quelques 57 volumes, d'Eugène Sue. Le 3 janvier également, Paulin lance Geneviève d'Alphonse Karr. Le 7 février 1846, Paulin annonce de nouveaux titres, comme Jérôme Paturot, de L. Reybaud, ou Vaillance et Richard de Jules Sandeau. De nouveau, en juin 1846, l'éditeur publie Adolphe de Benjamin Constant, Tom Jones de Fielding, les Contes d'Hoffmann ou encore les Oeuvres complètes de Töpffer. Alexandre Paulin n'hésite pas non plus à annoncer une version complète de Manon Lescaut de l'Abbé Prévost. Paulin reprend ainsi les mêmes atouts de ceux de Charpentier et ses successeurs. Charpentier, lui-même constate cette conurence et n'hésite pas à contre-attaquer :

"Le libraire Charpentier annonce qu'il vendra à l'avenir Manon Lescaut pour 1 franc. Comme cet éditeur donne à entendre que cette Manon lui appartient, il ne teindrait à lui de la vendre plus cher, mais il la met à ce prix d'un franc à cause d'une autre Manon qui vient de se produire, dans le format Cazin".

Entre 1846 et 1847, la bataille des collections Charpentier et Paulin fait rage. D'autant que la collection de Théodore Boulé, Les Mille et un romans, propose également des volumes à moindre prix. En 1847, Pierre-Jules Hetzel et Michel Lévy lance également une collection à un franc. Ainsi, une nouvelle fois, Alexandre Paulin est au coeur de la bataille éditoriale française.

Pourtant, l'année 1848 semble fatale à l'éditeur Paulin. A cette date, le locataire de la rue Richelieu connaît de graves difficultés financières. Dès mai 1847, la société Paulin, Lheureux et Cie est modifiée, faute de fonds importants. L'entourage de Paulin, après les journées de février, semble, petit à petit, se désagrégé. Les frères Garnier rachètent ainsi le fonds Dubochet, à la mi-1848. Paulin, pour sa part, participe à quelques rares occasions, aux événements politiques parisiens. Balzac, dans une lettre à Madame Hanska, le 1er mars 1848, constate presque la faillite de Paulin :

"[...] c'est la ruine, une ruine totale [...]Hier, Paulin le libraire parlait de se brûler la cervelle. On ne peut se figurer le nombre de gens ruinés".

En 1848, Paulin est dans une situation des plus hasardeuses. A partir de cette date, toutes ces entreprises seront réévaluées à la baisse. La Bibliothèque de poche et la Bibliothèque Cazin cessent de paraître. Le 9 octobre 1848, la société du journal L'Illustration doit faire appel à un nouvel apport de capital. On retrouve dans cette nouvelle société le graveur Jean Best, Antoine Petror, docteur en médecine, ainsi que nombreux propriétaires, dont la famille Sellier. En 1849, l'éditeur Paulin a toujours besoin de liquidité, est s'associe une nouvelle fois, à Armand Gilbert Lechevalier.

Mais pour Paulin, le temps des innovations est fini. Malade, sans moyen financier important, l'éditeur se limite à la gérance de L'Illustration. En 1855, il crée cependant un nouvel hebdomadaire, L'Ami de la maison, en association avec ses anciens amis Edouard Charton et Lechevalier. A la fin de 1856, il modifie une nouvelle fois, la société pour la publication des ouvrages d'Adolphe Thiers. Le 8 février 1858, Jean-Baptiste Alexandre Paulin fonde une nouvelle société avec Lechevalier. Mais cette société est bien vite modifiée, le 31 mars suivant.
Malgré ces derniers soubresauts, la fin des éditions Paulin était proche. Alexandre Paulin, "cet homme honorable", selon l'inspecteur Gaillard, devait s'éteindre le 9 novembre 1859. Aussitôt Lheureux et Lechevalier reprennent les affaires en main. Le 9 mai 1860, la société Paulin, Lheureux et Cie est modifiée. Le 1er juin 1860 la société Paulin et Lechevalier est définitivement dissoute.

Malgré ces dernières années très difficiles pour Alexandre Paulin, il reste que cet éditeur est l'un des premiers à avoir compris l'importance et l'influence de la presse et de l'image sur les nouveaux lecteurs. Même si Paulin ne connut pas la réussite escomptée, il a parfaitement identifié les nouvelles formes d'imprimés et a tenté de les adapter au livre. Les formules créées par Alexandre Paulin sont loin d'être anecdotiques. Elles constituent les prémices à toute l'évolution de l'édition populaire, à partir du milieu des années 1850. En ce sens, Paulin et ses associés, sont de véritables précurseurs. Désormais, la forme des livres, la présentation des imprimés, comme l'insertion de l'image dans le texte, font partie des préoccupations majeures des éditeurs. C'est cette voie, tracée par Alexandre Paulin , où le plaisir de lecture est renforcé, où la présentation matérielle des livres est affirmée, où le prix des livres est abaissée, que la plupart des éditeurs vont choisir à partir de 1848.

La fin des éditions Paulin

Entre nouveaux auteurs et Bibliothèque de poche, la bataille des collections