raskinA la fin des années 60, après avoir illustré les textes d'autres déjà reconnus durant une quinzaine d'années, Ellen Raskin debute une carrière d'auteur-illustratrice. Il me semble que son travail d'illustration permet de percevoir les changements profonds qui ont marqués cette époque, tant dans l'utilisation de la mise en page que dans les relations entre texte et image. Je retiendrais son album intitulé Nothing Ever Happens on My Block et publié par Atheneum en 1966. On peut voir ici tous les bouleversements qui vont renouveler l'album pour enfants, d'abord aux Etats-Unis, puis en Europe ensuite, autour des années 60-70. Car l'album d'Ellen Raskin, s'il n'est pas considéré comme un classique de la littérature de jeunesse, s'incrit dans cette transformation et peut, sous bien des aspects, symboliser une véritable évolution du regard comme de la lecture des enfants.

raskincouvEllen Raskin
présente d'abord avec Nothing Ever Happens on My Block un album, presque à l'italienne, entirèrement en couleur par les images. Seuls, les textes sont en noir (pour une meilleures lecture sans doute). Le second point important pour cet album est que nous avons à faire à un livre "poursuite", une sorte d'aventure graphique qui, par le présentation des personnages et la mise en scène du décor, permet aux jeunes lecteurs d'avoir envie de tourner les pages. Nous ne sommes plus ici dans la seule illustration vignette mais bel et bien dans une narration graphique (ce qu'on pourra appeler plus tard l'album en couleurs). Enfin, de par sa formation de typographe, Ellen Raskin, présente un mélange de polices de caratcère, tout à la fois moderne et classique, qui incite à l'expressivité et à jouer avec les mots. C'est un livre à partager, à lire à haute voix, en somme un livre spectacle.

Le cocasse des situations est en grande partie la réussite du livre. L'auteur-illustratrice joue avec l'ambiguïté de ce qui est dit et de ce qui est vu. Car, ici, Ellen Raskin met en scène la rue, une rue banale, dans une ville que l'on pourrait croire grise et ennuyeuse. On pourrait se demander où est la place des enfants dans ce décor si terne. Et il est vrai que le jeune héros (Chester Filbert qui vit au "5264 West One Hundred and seventy-seventh Street) pourrait aussi bien se plaindre de cette situation si banale. Il n'empêche que ce sont les détails de la lecture qui vont bientôt rendre la situation loufoque et quasi surréaliste. Là, un voleur se cache derrière notre jeune héros. Ici, au fond, le feu fait rage, ici encore des facteurs malchanceux sont trempés dans l'eau. Et notre jeune héros ne semble pas entendre les appels de sa mère ni même voir les catastrophes qui se déroulent derrière lui. Les bruits de la ville ne sont pas oubliés : une voiture, une bande d'enfants et même une ambulance. Tout ce déroule comme si la dérision venait de deux mondes qui s'ignorent : celui du monde urbain avec ses faits quotidiens ; celui de notre jeune héros enfantin, recroquevillé sur lui-même, seul avec ses pensées et ses sentiments.
Ici pas de maisons hantées, pas de pirates ou de lions fantastiques, mais une histoire issue du quotidien qui fait que chaque jeune lecteur pourra vite s'y reconnaître. On perçoit là toute l'évolution de l'album pour la jeunesse et dès les années 1960, des auteurs comme Ellen Raskin ont réussi à modifier les lectures des enfants grâce à de nouvelles perspectives.

Voir le travail graphique d'Ellen Raskin sur le site de l'Université du Wisconsin : http://www.education.wisc.edu/ccbc/authors/raskin/intro.htm