J'entreprends ici une petite étude sur Alexandre Paulin et ses diverses entreprises éditoriales au cours du XIX° siècle

On connaît surtout l'éditeur Alexandre Paulin par l'intermédiaire d'autres éditeurs du XIX° siècle. Sous l'influence de Paulin, en effet, une génération d'éditeurs a pu, tout autant, se confronter à de nouvelles méthodes de commercialisation des livres qu'à la fabrication de livres d'images ou d'ouvrages illustrés de qualité. Tel est ainsi le cas de Pierre-Jules Hetzel, la grande figure du livre pour enfants au XIX° siècle qui a pu se former à une édition plus moderne et qui, pour une bonne part, saura en faire profit, pour sa propre maison d'édition.

paulinillustration1843Il est vrai, que sous la monarchie de Juillet, Jean-Baptiste Alexandre Paulin fut l'une des personnalités dominantes de la librairie française. Ancien avocat, reconverti dans le journalisme puis dans la librairie, Paulin est sans doute l'un des premiers qui compris les relations nouvelles qui pouvaient exister entre l'image et le livre, entre la presse et le monde de l'édition. Grand journaliste, fondateur de L'Illustration, républicain convaincu, il semble cependant, dans bien des cas, peu soucieux des retombées économiques de ses innovations éditoriales. A maintes reprises, une certaine légèreté en affaires lui sera préjudiciable. Dévoué, grand travailleur, sachant trouver le mot juste et mener d'une main ferme aussi bien les publicistes que les romanciers, Paulin est cependant un personnage estimé. Homme de contrastes, cet "affairiste de l'imprimé" préféra finalement, après plusieurs tentatives, se consacrer totalement à la presse illustrée.

Le 10 novembre 1859, une foule immense se presse dans la modeste église des Petits Pères. La foule anonyme, tout d'abord, celle des abonnés de L'Illustration, venue rendre un dernier hommage au fondateur de la revue, Jean-Baptiste Alexandre Paulin. A la suite d'une longue et douloureuse maladie, Alexandre Paulin vient de décéder, le 2 novembre 1859. Son fils, Victor Paulin, et Auguste Dumont, l'ami fidèle, conduisent la cérémonie, assistés du gérant de célèbre magazine, Armand Lechevalier. Dans la foule, de nombreuses personnalités sont présentes. Adolphe Thiers, qui fut, à de nombreuses reprises, édité par Paulin, se tient quelque peu à l'écart. On aperçoit Mignet, Charles de Rémusat, Victor Cousin, Barthélemy Saint-Hilaire. Suivent d'autres personnalités, hommes politiques, romanciers, publicistes ou illustrateurs : Philippe Buchez, Jules Simon, Sainte-Beuve, Jules Janin, Désiré Nisard, Taschereau, Lacroix, Prévost-Paradol, Taxile Delord, Gavarni. Théodore et Ferdinand de Lesseps, déjà préoccupés par la percée du canal de Suez, sont également présents dans la cortège. Les éditeurs ne manquent pas non plus : Ambroise et Firmin Didot, Jacques-Julien Dubochet, le fidèle compagnon, Casimir Gide, Charles Hingray, Guyot, Michel Lévy, et Henri Plon, grand argentier des éditions Paulin. Tous savent qu'une grande figure de monde des lettres vient de disparaître. Quelques jours plus tard, Mérimée apprend, avec regret, le décès de Paulin.
De même, Edmond Werdet, quelques années plus tard, rendra un hommage sincère à Alexandre Paulin :

"Il acquit [...] dans la librairie un grand renom comme honnête homme et comme éditeur savant, consciencieux et habile. Son nom est désormais inséparable de l'illustre auteur de l'Histoire de la Révolution".

Un éditeur cultivé et audacieux venait de disparaître.

Les débuts d'Alexandre Paulin

La carrière de Paulin est, en effet, tout à fait exceptionnelle. Né en 1792, dans une famille aisée, Alexandre Paulin, comme beaucoup de sa génération, entre de bonne heure, après des études secondaires, dans la carrière militaire. Au retour de l'île d'Elbe, le jeune militaire, déçu par l'épopée napolienne, quitte ses fonctions. Il reprend alors ses études à sauteletgoutParis. La langue française et les lettres latines semblent, un temps, le passionner. Il deviendra tout d'abord maître d'étude, puis professeur. Mais ce métier ne semble pas l'intéresser outre mesure. Il reprend alors, vers 1825, de nouvelles études, pour devenir, en 1827, avocat. Alexandre Paulin va pouvoir concrétiser un vieux rêve : devenir éditeur, ou tout au moins libraire, et en même temps soutenir avec plus de force ses convictions politiques. Sautelet est en effet très lié à l'opposition politique sous la Restauration. Ami d'enfance de Balzac, Philibert Auguste Sautelet connaît assurément très bien le monde du livre et de la presse, dans les années 1820. Breveté libraire le 22 mars 1825, Sautelet est, selon le rapport de police "un jeune homme très instruit qui ne peut faire qu'honneur au commerce de la librairie tant par ses connaissances, sa conduite et ses opinions politiques que par ses liaisons avec des personnes connues par leurs bons principes". Le jeune éditeur est bien introduit dans les milieux intellectuels parisiens. Sautelet fréquente ainsi volontiers les salons, comme celui du critique d'art et artiste peintre Etienne Delécluze :

Le jeune avocat ne plaidera que très rarement. Dès 1825, Paulin fait une rencontre primordiale pour la suite de sa carrière. C'est en effet, à cette date, qu'Alexandre Paulin fait la connaissance du jeune libraire Sautelet, auquel il s'associe, une première fois le 4 mai 1825. Avec Sautelet,

"Sautelet, le libraire, un de mes amis, est un très drôle de corps. Depuis qu'il a ouvert son commerce, il se sert avec beaucoup d'adresse de ses amis, qui sont presque tous dans les lettres, pour achalander sa boutique, et y faire vendre tout ce qui paraît de nouveau, tout ce qui peut flatter le goût et les idées à la mode".

Au milieu des années 1820, Sautelet publie ainsi de nombreux livres, au goût du jour, notamment dans le domaine historique et dans la jurisprudence. Dès cette époque, Sautelet a, par ailleurs, commencé d'importantes publications, comme de belles éditions de Voltaire et de Rousseau, imprimées par son ami Henri Fournier, ou comme les Poésies de Sainte-Beuve et l'Histoire de la Pologne de Salvandy. En mai 1827, on retrouve Sautelet et Paulin, associés à Charles Gosselin, futur grande figure de l'édition romantique, pour la publication d'une édition illustrée des oeuvres de Walter Scott. En mai 1828, les deux libraires commencent la publication des Mémoires et pamphlets de Paul-Louis Courrier. En quelques années, Philibert Auguste Sautelet avait su fonder une puissante maison de librairie, avec des auteurs, bientôt connus chez les acheteurs de livres, à l'exemple de Mignet, Rémusat, Mérimée ou Stendhal. A cette école, le jeune Alexandre Paulin sera très vite rompu aux différentes relations que doit entretenir un éditeur.

Mais, Sautelet ne se contente pas d'éditer des livres en volumes. En décembre 1829, il lance ainsi un périodique, la Gazette de France, aux opinions libérales affichées. Sautelet est, par ailleurs, un défenseur efficace de la librairie. Le libraire libéral, unanimement respecté malgré sa jeunesse, lance très tôt une campagne contre les contrefaçons en tout genre. Avec Paulin et Renouard, il avait tenté, par exemple, de mettre en vente simultanément à Bruxelles et à Paris, des ouvrages à prix réduits, et espérait, par ce procédé commercial, atténuer la contrefaçon belge. Cette même année 1827, Sautelet signe la Pétition des 230 imprimeurs et libraires, aux côtés des plus grands éditeurs parisiens. Deux ans plus tard, en 1829, le libraire est le troisième rédacteur de la Commission d'enquête sur la librairie, chargée de trouver des solutions aux nombreuses difficultés que connaissent les libraires parisiens (aux côtés de Bossange, Barrois et Lecointe). Ainsi, Alexandre Paulin peut, grâce à Sautelet, libraire, directeur de revue, côtoyer un grand nombre d'auteurs et d'éditeurs, tout en apprenant toutes les combinaisons de la librairie sous la Restauration.

Paulin, Le National et la politique

Mais c'est surtout l'action politique de Sautelet, que nous connaissons le mieux et que Paulin soutiendra. En partageant les opinions de son ami et patron, Paulin va rapidement jouer un rôle actif dans la vie politique française. C'est à la librairie Sautelet, en effet, qu'Alexandre Paulin fait la connaissance d'Armand Carrel, ami intime du libraire. Cet ancien Saint-carrelCyrien, qui fut un temps secrétaire d'Augustin Thierry, avait trouvé en Sautelet, un ami et un compagnon d'armes. Tous deux veulent s'opposer à l'immobilisme du régime de Charles X, et deviennent rapidement des opposants affichés du ministère dirigé par Polignac. Lorsqu'Adolphe Thiers, trouvant Le Constitutionnel trop timide, décide de créer une feuille plus combative, en compagnie de Mignet, et sous les conseils de Talleyrand, Armand Carrel est de la partie. La bataille des feuilles d'opinion est lancée. Carrel fait alors appel à ses nombreux amis libraires, dont les éditeurs Charles Hingray, Bossange, Renouard, et surtout Sautelet. Des banquiers aussi, à l'exemple de Jacques Laffitte, entrent dans le montage financier. Le National peut publier son premier numéro le 3 janvier 1830. Thiers et le groupe du National furent les premiers à mener le combat contre Charles X. Alexandre Paulin et Sautelet en font partie et mênent à n'en pas douter une réelle activité militante. Ainsi, le 3 avril 1830, Sautelet, gérant du National, est condamné à 3 mois de prison et à 1 000 francs d'amende pour des articles parus dans leur journal en février.

Pourtant, malgré quelques soutiens financiers importants, les affaires de Sautelet vont mal. La librairie est en crise, les ventes en baisse et les investissements trop lourds ne sont pas remboursés. Lassé, quasi ruiné, Sautelet se suicide, le 13 mai 1830, à la veille de l'appel de sa condamnation devant la sixième chambre.

Mais Paulin ne semble pas désarmé. Et après la disparition de son mentor, il reprend la direction de la librairie, puis la gérance du National, en compagnie d'Armand Carrel, le 27 mai 1830.

Ainsi, lorsque surviennent les journées de juillet 1830, Alexandre Paulin est déjà bien connu, tant du monde politique que du monde de l'édition. Pourtant, presque étrangement, Paulin restera (en apparence tout au moins), délibérément à l'écart du mouvement révolutionnaire. Certes, Le National a pris une part importante dans les journées de Juillet, et Paulin, s'oppose, commebeaucoup d'autres, aux ordonnances contre la presse, parues dans le Moniteur. Mais, au contraire de plusieurs de ses amis éditeurs, dont Jacques-Julien Dubochet ou Victor Bohain, Paulin n'apposera pas sa signature à la protestation, rédigée par Thiers, le 27 juillet 1830. De même, Paulin se retire dans les locaux du National lorsque surgissent les événements révolutionnaires, sans participer, outre mesure, aux combats.

Malgré les évènements, Alexandre Paulin semble, avant tout, s'occuper de la bonne gestion du quotidien et de la librairie. S'il est vrai qu'avec la révolution, le nombre de lecteurs du journal a augmenté, la librairie, presqu'en mouvement inverse, connaît de graves difficultés financières. Ceci explique peut-être sa poisition. Dans la confusion qui suivent les journées de Juillet, Paulin n'ose pas affirmer une position politique qui serait trop définitive. Au lendemain des Trois Glorieuses, l'orléanisme hésite entre deux orientations : d'un côté le parti du Mouvement, d'un autre côté, le parti de la Résistance. Aller le plus loin possible ou se contenter des avancées dejà obtenues Le National, lui-même, semble divisé. Tandis que Thiers et Mignet se rallient à Louis-Philippe, Armand Carrel, fidèle au parti du Mouvement, rejoint les rangs républicains. De son côté, dans ce nouveau combat, Paulin, comme la plupart de ses confrères parisiens, semble s'abstenir de choisir. Le libraire sera toujours un ami intime et dévoué de Thiers. Dans le même temps, il assure toujours la gérance du National, avec son compagnon Armand Carrel, qui dirige la rédaction. Jusqu'en juillet 1836, date du décès d'Armand Carrel, Paulin restera aux côtés du célèbre rédacteur. Décoré en 1833, Paulin affichera pourtant une certaine résistance au régime de Louis-Philippe. A la fin de 1830, Paulin signe ainsi quelques chansons politiques, à forte tonalité républicaine, qu'il improvise dans le célèbre cabaret de la mère Soguet. En 1831, l'éditeur est même menacé de prison. Le 10 août 1833, Paulin sera encore inquité et condamné à un mois de prison et 5 000 francs d'amende, pour avoir publié dans Le National un compte rendu "infidèle et de mauvaise foi", d'une audience judiciaire. Il reste, qu'Alexandre Paulin mènera, à partir de 1830, sa carrière à la frontière de journalisme et de l'édition, en dehors de toute action politique explicitement affichée. En relations constantes avec les journalistes, il pourra en publier un certain nombre. De même, plusieurs journaux d'opposition, à l'exemple du National, lui seront toujours fidèles et annonceront régulièrement ses publications. Mais, comme le souligne un rapport de police, en date de 1857, Alexandre Paulin n'abusera pas de ces faveurs :

"Soutenu par la publicité du National et celle des autres journaux de l'opposition, Paulin trouvait donc une place dans les conditions les plus avantageuses et tout autre éditeur aurait probablement exploité lucrativement la même situation. Mais soit qu'étant plus homme intelligent et d'imagination que d'esprit mercantile, soit pour tout autre cause, M. Paulin parait loin d'en avoir profité".