lavaterhasardPeintre et lithographe d'origine suissé, née en 1913 (et disparue en 2007), Warja Lavater s'est d'abord formée aux Arts et Métiers de Zurich. Depuis les années 1980, elle a sans doute connu un succès inattendu en France, en particulier parmi le corps enseignant. On ne compte plus en effet les projets et les ateliers réalisés par les enfants à partir de son travail, en particulier autour du Petit Chaperon rouge (publié pour la première fois en 1965). Il est vrai que la réflexion autour du signe et du symbole (plus peut-être encore que de l'abstraction) est au centre des création de Warja Honnerger Lavater. Il est vrai également que la multiplication des lectures d'images avec les enfants, autant que l'utilisation de nouvelles méthodes des approches de l'art, ont permis d'aborder l'oeuvre de Warja Lavater avec plus de diversité.

Dans un de ses catalogues d'exposition à la galerie Maeght, Warja Lavater dit toute son admiration pour la ville de New-York de la fin des années 50. Non pour la rue en tant que telle, mais surtout de sa fascination pour la signalisation, la multiplication des signes à la portée de tout à chacun. C'est ce qui l'aurait décidé dans la voie de l'illustration. Il serait possible selon elle de faire évoluer la pensée à partir de la création de signes représentant aussi bien une idée, une action qu'une perception. On retrouve cette initiation dans La Promenade en ville, Leporello de 22 planches dessinées sur pierre et publiée par Basilius Presse en 1962. Dès ce premier livre, Warja Lavater nous donne à voir un nouveau langage visuel en images. La Promenade en ville se déroule comme un film, où chaque élément est représenté par un signe. Le chemin est ici balisé de "feu rouge-feu vert" qui sont autant d’étapes dans la promenade du jeune lecteur.

lavaterpetit_poucetEn s'appuyant sur les contes traditionnels, c'est dans cette optique que Warja Lavater commence à publié son travail et a proposé ce qu'elle appelle ses "Imageries". On a ainsi pu découvrir, au fil du temps, un Petit Chaperon rouge (1965), un Petit Poucet (1965), la Fable du hasard (1968), la Mélodie de Tur di di (1971) ou encore les trop rares premiers Folded Stories (1. Wilhelm Tell. 2. Die Grille und die Ameise. 3. Match. 4. Party. 5. La Promenade en ville.) qui peuvent être considérés selon moi comme l'apothéose de ce travail d'abstraction en couleur, proche du Bauhaus et du constructivisme russe. Car ce jeu graphique repose d'abord sur un cofication des symboles et des couleurs, immédiatement reconnaissable et transposable pour les plus jeunes lecteurs (dans plusieurs livres ces codes sont rassemblés dans une première page d'en-tête). L'autre nouveauté des ouvrages de Warja Lavater est la disposition de la page, me semble-t-il. lavaterchaperon

La plupart des ouvrages de Warja Lavater sont manipulables, d'abord parce qu'ils sont d'un petit format, ensuite parce qu'ils sont dépliables, en accordéon, permettant (comme dans un flip-book à plat) une perception cinématographique des actions décrites. Ce dernier élement n'est pas négligeable dans le succès des livres de Warja Lavater auprès du public scolaire (bien qu'il soit peu utilisé). Car par ce principe de "livre animé", l'illustratrice peut partir d'un action panoramique, poser les conventions et les personnages, pour ensuite jouer sur le zoom, grossissant ou diminuant à souhait, selon les péripéties de l'histoire racontée. Ceci permet d'entrainer son lecteur dans une lecture sans fin, celui-ci choisissant l'ordre de l'histoire qu'il souhaite. Si ce procédé avait été utilisé avant elle, Warja Lavater en fait un principe et une formule unique pour ces ouvrages lithographiés. C'est sans doute là une grande nouveauté (et qui pourtant sera peu reprise à l'époque dans l'édition française).

Dans la Fable du hasard (30 planches dessinées par Warja Lavater à partir de Le Pauvre et le riche des frères Grimm) ce jeu artistique est repris comme une sorte de manifeste. C'est dira l'artiste un jeu visuel "qui laisse toute liberté à l'interprétation de chacun". Ici, le Hasard est d'emblée codifié par un rond bleu clair, la maison du riche par un rectangle noir cerné de rouge, la maison du pauvre par un carré marron. Le décor en planté. Viennent ensuite le personnage : le pauvre et sa femme sont ici deux demi-cercle vert cerné de jaune, le riche un zig zag noir, tandis que le cheval est un arrondi en cuir. C'est dans ce jeu de trait et de ligne, de formes et de couleurs (qui définissent en somme toutes les règles du jeu) que la narration peut commencer, les éléments évoluer, les images s'associer. Pour celui qui assimile le code d'entrée, la lecture d'image n'est plus seulement une narration linéaire ; elle est aussi un jeu de découverte et d'interrogation pour savoir comment ces différents signes vont s'assembler ou se défaire pour au final n'en former plus qu'un.